Heimat – En route vers chez moi

Par Mel Vogel

Heimat est un mot allemand que l’on pourrait traduire par «chez-soi», mais qui comporte une notion d’appartenance encore plus profonde.
Pour certains, il désigne peut-être une certaine nostalgie; pour d’autres, la famille, ou encore un lieu, une langue. Il peut s’agir d’une promesse, d’un mode de vie ou d’un sentiment intime et profond que l’on transporte en soi peu importe où l’on va.

De façon assez paradoxale, le mal du pays que je ressens pour la route est déclenché par ma constante envie de voyager, puisque je ne ressens pas de profond attachement sentimental pour aucun autre endroit que la route elle-même. Cet amour de la route fait naître en moi une fièvre du voyage qui me laisse en détresse émotionnelle chaque fois que j’essaie de m’établir quelque part.

En 2013, j’ai tenté de m’installer à Vancouver, puis à Toronto après avoir complété mon périple en Asie, en Australie et en Nouvelle-Zélande. J’ai pris un emploi. J’ai pris un appartement. Je me suis fait des amis. Mais il manquait quelque chose: le sentiment de satisfaction, le contentement. Je passais des heures à la bibliothèque. Je lisais de la fiction, des histoires d’aventures, des guides de croissance personnelle et des livres de voyage. Je croyais que ça m’aiderait à cerner ce que je souhaitais vraiment et ce que je devais faire dans la vie. La bibliothèque était mon refuge; ses livres me permettaient de voyager sur les mots de leurs auteurs. Pour apaiser mon mal-être, j’ai plusieurs fois tenté – sans conviction – de m’adapter à un monde que je ne percevais plus comme le mien. J’ai essayé, mais en fait, je n’ai fait que me rebeller. J’étais comme un oiseau qui se cogne sans cesse aux murs de sa cage en tentant de s’envoler.
Le jour où j’ai pris la décision de reprendre la route a été un grand soulagement pour ma famille et moi-même. Quand l’avion a décollé, je me suis enfin trouvée pleine d’optimisme, convaincue qu’à partir de maintenant, tout irait pour le mieux.

Je retournais finalement «à la maison».

Je me suis trouvée sur Le Grand Sentier à marcher tantôt sur du gravier, tantôt sur de l’asphalte ou de la terre. Et malgré le poids de mon sac à dos, je m’y suis sentie légère.

À mesure que je me débarrassais d’un mode de vie que la société tente de nous imposer, je retrouvais mon chemin vers une liberté que je n’ai jamais trouvée que sur la route. Ici, on ne me dit pas quoi penser, quoi porter ou comment me comporter. Ici, il est parfaitement acceptable de marcher toute la journée complètement décoiffée, vêtue des vêtements d’hier et d’avant-hier, de vivre lentement, de chanter, de m’asseoir par terre, de ne pas me laver les mains et même de crier pour que l’écho me réponde. Tout cela devient possible et dénué du jugement des autres. Et rien ni personne – en dehors de la météo, de mon humeur ou de ma condition physique – ne vient me demander d’accélérer le rythme ou d’arrêter ma course.

Pour faire du Sentier mon chez-moi, j’ai dû m’adapter et apprendre seule à vivre une vie complètement différente. Voici à quoi cette vie peut ressembler:
Je verse un peu d’eau sur une débarbouillette – juste assez pour pouvoir essuyer le collant mélange de sueur, de lotion antimoustique et de protection solaire qui recouvre ma peau. Il arrive que je n’aie pas assez d’eau pour me laver ou même pour me brosser les dents; quand ça se produit, je dois prioriser l’hydratation plutôt que l’hygiène. Je rampe jusque sous ma tente, couverte des piqûres des moustiques qui m’ont dévorée pendant que j’installais mon campement. Je suis trop fatiguée pour manger… mais je sais bien qu’il est capital de refaire mes réserves d’énergie. J’allonge mes jambes sur mon matelas de camping, et toute la douleur d’une marche de 30 kilomètres martèle mes pieds jusqu’à ce que je m’endorme. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai pu récupérer au cours de huit bonnes heures de sommeil.

Le lendemain, je poursuis ma marche. Au prochain point d’eau (qui s’avère parfois être une maison), je remplis ma gourde. Plus tard, je fais une pause pour préparer et manger du couscous accompagné de café instantané – n’importe quoi de rapide. J’ai rarement accès à un banc pour manger; je m’asseois donc la plupart du temps sur un petit morceau de bâche que j’ai découpé et que je traîne avec moi à cet effet. Quand il pleut, l’humidité de mes cheveux et vêtements m’accompagne jusque sous la tente, où j’entends le hurlement des coyotes et le souffle des ours tout près.

Je pense qu’on est tous d’accord pour dire qu’il y a peu de place pour le confort matériel ou physique dans cette aventure.

Et pourtant, tout cet inconfort m’apporte un grand réconfort; je suis en paix avec la personne que je suis. Cette expérience m’est d’une richesse incroyable.

Ne vous méprenez pas: j’apprécie toujours à leur juste valeur le confort d’un lit douillet et d’un oreiller moelleux, le répit qu’offrent une douche chaude ou différents autres petits plaisirs, mais ceux-ci ne sont justement ni plus ni moins que ça: de petits plaisirs. Des vacances. Ils font partie d’un ensemble de moments agréables. Mais après chaque période de vacances, je suis heureuse de retourner chez moi, c’est-à-dire sur le Sentier.

Le Sentier est tout pour moi. C’est un lieu qui m’apaise. Un lieu qui me rend heureuse. Un lieu qui m’offre confiance, exploration et authenticité. Un lieu où je peux réfléchir et ressentir profondément ce que je que je vis, faire l’expérience du pouvoir immense du contentement, communiquer avec la nature, avec les autres et avec moi-même – sans filtre. C’est un lieu qui ne devient jamais trop confortable et qui m’apprend les bénéfices du détachement et du laisser-aller. Par le biais de son environnement qui change constamment, le Sentier ne cesse de me mettre au défi et, ce faisant, il me permet de croître et d’apprendre. L’histoire du Sentier, avec ses personnages et rebondissements, est devenu mon nouveau récit.

Tout cela m’est revenu en tête alors que je me tenais sur les rives du lac Ontario après plus d’une année et 5 000 kilomètres sur le Sentier. Un vent léger soufflait sur la surface de l’eau, qui se fondait au loin dans le bleu du ciel à l’horizon.

J’ai reçu un texto de mon ami Tim: «Bienvenue chez toi! Comment t’es-tu sentie en rentrant à pied dans Toronto?». «Comme une touriste», lui ai-je répondu en marchant vers le centre-ville de Toronto sur le sentier Waterfront, avant d’ajouter: «Je ne me sens pas chez moi.».
Les panneaux-réclames des chantiers de construction et autres centres de promotion de condominiums qui vantaient le «luxe sur le lac» et le bonheur des «terrains de jeux» me semblaient vides de sens, voire ironiques sur leur fond de gratte-ciel de béton, de verre et d’acier, flanqués de panneaux mettant en garde contre l’eau polluée du lac.

Sur les poteaux longeant le bord de l’eau flottaient des bannières montrant la fillette de Bansky qui laisse partir au vent un ballon en forme de cœur… peut-être pour répandre un message d’amour?

«Brave, brave, brave», déclaraient une série d’affiches annonçant le «Festival du risque et de l’échec ».

Il faisait chaud. Les rayons du soleil reflétaient sur l’asphalte, le verre et le béton, faisant encore augmenter le mercure et causant une fièvre citadine qui déclenche maux de tête, étourdissements et fatigue. Je me suis assise sous les arbres du parc Little Norway pour boire ce qu’il me restait d’eau avant d’enchaîner vers Etobicoke pour rejoindre mon ami Dirk et son chien, Deckard, qui m’hébergeront pour la durée de mon séjour.

Je me souviens d’avoir lu «Tout est possible» [NDLR: en français dans le texte original anglais] dans un graffiti le long du chemin Pan Am avant de gagner Toronto. «Tout est possible»; je me le répète en murmurant alors que je marche sur le sentier pavé Waterfront. C’est mon mantra, mon appel au lâcher-prise, ma façon de calmer l’anxiété que cette mégaville fait naître en moi avec tous ses trop: trop vite, trop bondé et trop bruyant. Je dois lâcher prise pour pouvoir retrouver la paix intérieure.

Bientôt, je poursuivrai mon aventure. Je retournerai sur le Sentier. Meine Heimat, ma patrie.

Vous me trouverez sur le Sentier, à mettre un pied devant l’autre…

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