16 juillet 2018 – Journal de bord de Mel Vogel

Par Mel Vogel

J’ai traversé la région de Durham un lundi en suivant Le Grand Sentier vers le parc Rotary, à Ajax. La matinée était pluvieuse, et le seul refuge auquel j’avais accès pour me mettre à l’abri était un restaurant McDonald sur Taunton Road, tout près du Sentier. Il a fallu environ trois heures avant que la forte pluie se calme – une période dont j’ai profité pour faire sécher mes choses et écrire mon article un buvant un café chaud. Dès que le ciel s’est éclairci, je suis retournée sur le Sentier, mais à peine cinq minutes plus tard, j’ai ressenti une douleur aigue du côté droit. J’ignore si cette douleur venait des adducteurs de ma hanche, d’un muscle que j’aurais étiré ou d’un nerf qui se serait coincé, mais peu importe ce que c’était, ça a transformé ma marche vers Toronto en douloureux défi, et je vais même me permettre de dire que j’en avais plein le cul , au sens propre comme au sens figuré!

En quittant l’aire de conservation de Greenwood, j’ai marché 16 kilomètres pour me rendre à la plage de sable du lac Ontario, qui s’étendait devant moi sans une vague pour le troubler. J’ai déposé mon sac à dos et fixé l’horizon. Bien que je ne la voyais pas encore, je pouvais sentir la présence de la mégalopole de Toronto à ma droite. À ma gauche, deux cygnes ajoutaient à la grâce du lac par leur élégance et leur beauté.

À partir du parc Rotary, j’ai suivi le sentier Waterfront jusqu’à Pickering. Je suis passée devant la centrale nucléaire de Pickering, l’une des plus anciennes et des plus grandes du monde.

Après presque 26 kilomètres de marche, le moment était venu pour moi de chercher un endroit où planter ma tente. Question de sécurité, je n’aime pas tellement camper dans les villes ou les villages… J’essaie toujours de trouver un endroit suffisamment isolé pour échapper aux regards. Comme je réfléchissais à ce que je devais faire et à l’endroit où je pourrais m’installer pour la nuit, j’ai reçu un texto de mon amie Amanda. Elle et sa mère venaient de voir la photo que j’avais publiée en arrivant à Ajax. Son message disait: «As-tu un endroit où dormir cette nuit? On pourrait passer te prendre si tu veux. Ma mère a suivi ton périple et elle adorerait te rencontrer! On s’en vient.». J’étais soulagée de ne pas avoir à monter ma tente dans un parc municipal, et j’ai souri à l’idée que ces deux femmes n’allaient pas me laisser seule. En marchant dans la brunante, j’ai rencontré Charles, qui m’a guidée jusqu’au chantier de construction du parc Frenchman’s Bay West, qu’Amanda et moi avions fixé comme point de rencontre. De la banquette arrière de la voiture, j’ai agité la main pour dire au revoir à Charles, puis je suis partie avec Amanda et Shirley, sa mère, vers leur maison d’Oshawa. Nous avons pris le chemin le plus rapide, l’autoroute. Ayant perdu l’habitude de la vitesse, j’étais nerveuse et je me tendais chaque fois qu’un camion ou une voiture passait près de nous. J’étais heureuse que Shirley emprunte les petites routes locales le lendemain en me raccompagnant à Pickering.

Ma nuit à Oshawa n’a pas été de tout repos. Une douleur insoutenable m’a réveillée à 3 h, et j’ai été incapable de retrouver le sommeil par la suite. Je me suis levée pour me dégourdir la jambe, mais je n’arrivais ni à la soulever ni à la bouger dans aucune direction. Dans ma détresse, j’ai décidé de faire différents étirements et exercices pour soulager ma douleur. Le lendemain matin, c’est avec de grands efforts que j’ai boîté jusqu’à la cuisine, où j’ai trouvé deux visages désolés. Je sais qu’Amanda et sa mère auraient voulu que je passe une bonne nuit. Mais même si j’ai à peine dormi, reste que le confort d’un lit et des installations d’une maison ont tout de même atténué ma souffrance.

Le lendemain, j’ai continué avec une bonne dose d’ibuprofène. Dès que les cachets ont commencé à faire effet, j’ai pu marcher lentement. Malgré la douleur et le manque de sommeil, j’ai gardé le moral toute la journée, rencontrant des gens et couvrant une distance considérable tout en profitant du paysage sur le bord de l’eau. Ce jour-là, en plus des questions que l’on me pose trop souvent, on m’a demandé pour quelle aventure je m’entraînais. Avec un sourire, j’ai répondu que j’étais déjà dans mon aventure, puis j’ai poursuivi avec la courte explication de mon projet, ce qui génère généralement un air étonné et de bons mots.

Le sentier Waterfront mène au chemin Pan Am et au parc de Lower Highland Creek, où j’ai marché le long de la rivière jusqu’à Old Kingston Road. À un moment, j’ai dû manquer un virage et je me suis trouvée sur un chantier de construction sous le pont, me faufilant jusqu’aux marches les plus proches qui menaient à la route. Vers l’Est, le chemin Pan Am comporte une partie pavée qui est surtout utilisée par les cyclistes et qui traverse des parcs de quartiers, des terrains de sport et des routes locales dans le corridor de Scarborough.

La journée tirant à sa fin, l’effet de mes antidouleurs se dissipait. Quand je suis finalement arrivée au parc du bassin Ashtonbee, j’ai traîné mon sac à dos – et mon corps – jusqu’à Victoria Park Ave, sur le banc de l’arrêt de bus le plus près. Mon corps et ma tête m’imploraient: ça suffit. J’ai remis au lendemain mon objectif d’atteindre le centre-ville de Toronto. J’ai appelé mon ami David via Messenger, sur Facebook, espérant ardemment qu’il me réponde et que sa famille accepte de m’héberger. Rapidement, il a répondu d’une voix enjouée et m’a gentiment invitée chez lui: «Veux-tu que je passe te prendre?». «Oui, je n’arrive plus à marcher», lui ai-je répondu. À peine quelques minutes plus tard, sa voiture s’arrêtait devant moi qui, assise entre deux immeubles locatifs, offrais une impression de misère. Son humour et sa bonne énergie ont tôt fait de me remettre d’aplomb. Trinity, l’épouse de David, m’a chaleureusement accueillie dès qu’elle est arrivée à la maison. Nous nous étions rencontrés tous les trois à l’occasion du Friends for Life Bike Rally, où nous étions bénévoles. Après le souper, je me suis glissée dans la piscine pour aller nager à la noirceur puis, après le petit-déjeuner, Trinity m’a offert un massage pour soulager ma douleur. David m’a ramenée sur Victoria Park Ave, d’où j’ai entrepris mon dernier droit vers Toronto avec l’aide d’une autre bonne dose d’antidouleurs.

Ce jour-là, le chemin Pan Am m’a menée à travers Lower Don Valley, le long de la très achalandée autoroute Don Valley Parkway et vers le sentier Waterfront dans le secteur Harbourfront de Toronto. Je suis passée par le Distillery District, le centre Harbourfront, Fort York et le parc des expositions de Toronto. Alors que j’admirais la vue sur l’eau qui se trouvait à ma gauche, la tour du CN demeurait toujours bien visible à ma droite. Par deux fois cette journée-là, j’ai croisé des gens que je connaissais et qui m’ont interpelée de leur vélo pour me souhaiter la bienvenue dans la ville. Près d’Etobicoke, j’ai rencontré mon ami Dirk et son chien, Deckard, qui se sont joints à moi pour parcourir le dernier segment: nous avons traversé le Humber Bay Arch Bridge pour gagner Humber Bay Park, que nous avons quitté en voiture pour offrir à mes pieds deux semaines de repos hors du Sentier.

L’une des raisons qui m’ont poussée à continuer à marcher malgré la douleur est l’invitation de la Niagara Public School où, dans un gymnase, j’ai fait la rencontre d’une foule d’enfants curieux pour leur parler de mon aventure. En quittant l’école, j’ai fait le souhait d’avoir allumé une petite étincelle dans le cœur de ces jeunes pour leur transmettre un peu de ma soif d’aventure au moment où ils entamaient leurs vacances d’été.

Deux semaines plus tard, après avoir eu le temps de profiter de cette belle amitié et d’offrir à mon corps l’occasion de reprendre le dessus, je suis retournée sur le Sentier. C’était encore un lundi. Une journée ensoleillée. Une belle journée. C’est toujours une belle journée quand je retourne sur le Sentier. Pour me faciliter les choses, j’ai marché jusqu’à Port Credit, puis jusqu’à Oakville, m’arrêtant chaque fois chez un ami pour me reposer. En quittant Oakville toutefois, je me suis trouvée de nouveau seule. J’ai passé la majeure partie de la journée à marcher sur Lakeshore Road pour me rendre à Burlington. De grosses maisons bordaient la route, et seuls quelques culs-de-sac permettaient parfois d’apercevoir le lac. Il était tard quand je suis entrée à Burlington, et je suis allée aux marches qui mènent au lac dans le parc Spencer Smith. Autour de moi, des gens profitaient de la fraîcheur de la soirée après une journée chaude. J’ai déposé mon sac à dos pour prendre mon repas du soir: des sandwichs accompagnés de légumes. Je m’apprêtais à prendre ma première bouchée quand Lukas et Julia, un couple qui s’était assis tout près, sont venus me trouver. Notre conversation a débouché sur une invitation à passer la nuit chez eux.

Cette histoire s’achève au même endroit où le sentier Waterfront se termine: à Hamilton. Ou peut-être pas, à bien y penser; pas avant que je mentionne la leçon d’étiquette en randonnée que j’ai reçue d’une famille de bernaches à propos des priorités de passage. Pour éviter un affrontement, j’ai dû reculer lentement et céder le passage à la famille de volatiles avant de pouvoir poursuivre. Ces bernaches savent s’imposer et se montrent assez exigeantes.

Ma journée s’est terminée dans la communauté de Westdale North, à Hamilton, alors que je cherchais un endroit où camper dans le parc Churchill. En route vers le parc, j’ai croisé Jennifer et Edward. Ils ont entamé la conversation par: «Vous semblez être partie pour un long voyage», puis l’ont éventuellement close sur: «Vous pouvez installer votre tente dans notre cour si le cœur vous en dit». Un instant plus tard, nous nous trouvions tous dans la cour arrière de leur maison – un adorable et calme refuge où je n’ai finalement jamais monté ma tente. Après une intéressante soirée où j’ai beaucoup appris sur l’histoire du lac Ontario, j’ai passé la nuit sur le divan-lit dans la maison de Jen et Ed. Voilà qui constitue une agréable conclusion pour ma marche sur le sentier Waterfront.

À partir d’Hamilton, Le Grand Sentier propose trois directions différentes. En éliminant les deux options qui mènent à Niagara Falls et à Windsor, je poursuis mon chemin vers l’Ouest et, donc, vers le lac Supérieur.

Vous me trouverez sur le Sentier, à mettre un pied devant l’autre…

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