25 juillet 2018 – Journal de bord de Mel Vogel

Par Mel Vogel

La pluie se fait de plus en plus intense à mesure que j’avance, toujours à pied, vers Glen Morris. Comme ça n’a pas l’air de vouloir cesser d’ici quelques heures, je reste à l’affût d’une bonne opportunité pour planter ma tente. Un cycliste me parle de la rampe d’accès maritime de Glen Morris. Je me rends donc à la rivière pour y jeter un coup d’œil, et j’ai le bonheur d’y trouver une surface plane et boisée, agrémentée d’un foyer pour feu de camp; un endroit parfait pour clore ma journée.

Je rampe sous ma tente pour lire et relaxer, quand tout à coup j’entends des voix. Sur la rivière, un groupe de pagayeurs s’approche du point d’accès. Une voix demande en criant: «Qui se trouve sous cette tente?». Inquiète, je décide de sortir pour voir à qui j’ai affaire. Pour en avoir le cœur net, je les approche et leur explique ce que je fais là. Je réponds à leurs questions, je leur confie que je suis seule et que leur présence m’a rendue nerveuse quand je les ai entendus s’approcher. Ces jeunes gens étaient en fait complètement inoffensifs et profitaient d’une escapade sur la rivière avant de se rendre à un barbecue en l’honneur d’un anniversaire dans une résidence des environs. Mes inquiétudes s’envolent; je suis contente d’avoir pris les devants et d’être allée me présenter.

La fille dont c’est l’anniversaire m’invite à me joindre au groupe pour la fête, mais j’hésite à laisser ma tente sans surveillance. Tout le monde part. La pluie cesse quelques instants plus tard, ce qui me permet de me préparer un repas chaud pour le souper. Je décide de faire une soupe aux tomates et d’y ajouter des nouilles et des légumes déshydratés. Environ une heure plus tard, j’ai la surprise de voir revenir, les bras chargés de victuailles, trois des jeunes croisés tout à l’heure. Me voici donc avec un second service pour le souper: burger, pommes de terre, salade et muffins. Ils l’ignorent peut-être, mais cette gentille attention vient de faire d’eux ce que les randonneurs appellent des «anges du Sentier».

Il pleut toujours, le lendemain matin à mon réveil, et ce déluge me fait abandonner mon projet de baignade. Ma peau est collante, l’humidité est à son comble. Je bois une gorgée dans ma tasse isolante; l’eau qui s’y trouve est encore froide. Je mange des muffins pour déjeuner en attendant que la pluie cesse, ce qui arrive assez rapidement. Alors que je remballe mes choses, les gouttes d’eau glissent des feuilles d’arbres jusque sur moi. Je secoue vigoureusement ma tente avant de l’enrouler pour la ranger.

En marchant, je réfléchis. Ce matin, mes pensées s’organisent en drame imaginaire. Mon esprit m’emporte dans toutes les directions, mais il me ramène toujours au thème de la destruction de la planète. Des conversations me reviennent en tête, et je revois des images du Grand Sentier que j’ai amassées en nature, dans les petites communautés et dans les villes. Je laisse mon esprit vagabonder jusqu’à me trouver étourdie par la complexité de jongler avec autant de sujets. Ma tristesse se transforme en colère: «Comment peut-on faire ça? Comment avons-nous pu faire ça?»… Ces questions me donnent envie de crier ma rage (ou mon impuissance, plutôt) pour tenter de m’en débarrasser. Mais au lieu de ça, je pleure en silence.

J’aperçois une femme qui marche vers moi. Je sèche mes larmes et tente de me donner une contenance. «Bonjour», lui dis-je au moment où nos chemins se croisent. Je m’arrête à un banc près de Grand River. La pluie reprend. Dans la brume qui s’élève de la rivière, je distingue un canoéiste qui pagaie au loin. La femme que j’ai croisée revient, et nous commençons à discuter. Cette interaction me permet de chasser mes idées sombres. Mon humeur a complètement changé maintenant.

Cette femme et moi marchons ensemble sur le Sentier. Elle me raconte son histoire, m’expliquant ce qu’il l’a menée à la randonnée et pourquoi elle marche quotidiennement sur le Sentier. Sans détour, elle me dit: «J’étais grosse. Je n’arrivais même pas à me pencher pour attacher mes chaussures. Je me suis dit . Alors j’ai décidé de commencer à marcher, et maintenant, je marche tous les jours. J’ai perdu 80 livres.». Nous marchons dans la pluie. Je la regarde; son énergie est frappante. Elle parvient même à faire disparaître la fragilité qui a affligé mon âme toute la matinée.

Nous nous quittons. Je traverse la rue pour me rendre au Tim Horton, en manque du café que je n’ai pas pu prendre ce matin.

De retour sur le Sentier, je me dirige vers Cambridge. Je quitte le Sentier pour entrer, toujours à pied, dans le centre de la ville; je cherche un supermarché. Nous sommes en après-midi, et un groupe de musique joue dans un bar dont la porte est ouverte. Près de l’entrée, le guitariste m’invite à l’intérieur pour chanter avec eux. Je lui souris timidement et refuse poliment, mais je reste quelques minutes pour les écouter alors qu’ils jouent Harvest Moon, de Neil Young.

Je pense à l’harmonica que j’ai dans ma poche. Si seulement je savais en jouer. Avec Harvest Moon qui rejoue dans tête, je poursuis ma marche jusqu’au magasin Food Basics pour acheter deux bananes, des tortellinis, du pain, du fromage, deux pommes, un poivron, une barre Snickers, du gruau et un jus bio que je compte boire tout de suite.

Je traverse le pont pour sortir de la ville. La vue y est splendide. Les nuages sont toujours aussi sombres, ce qui donne un aspect dramatique à la scène. Je communique avec deux canoéistes qui pagaient sur la rivière. «Il est gros, ton sac à dos», font-ils remarquer à partir de leur embarcation. Nous échangeons quelques phrases, des éclats de rire, puis nous poursuivons chacun notre chemin. Ensuite je croise un couple plus âgé sur le sentier Grand Trunk, par qui j’apprends l’existence de deux tours à balbuzards sur le Sentier.

Je marche à travers l’herbe folle et les arbustes pour aller voir la première tour, mais aucun balbuzard ne s’y trouve. Un panneau indicateur annonce la seconde tour, située dans la rare Charitable Research Reserve. On peut s’y rendre par le sentier Osprey Tower, qui fait 750 mètres.

Dès que je dépose mon sac à dos, des fourmis rouges se mettent en frais de l’escalader. J’observe le balbuzard. Son cri est remarquable. Soudainement, il s’envole et se met à faire des ronds dans le ciel avant de regagner son nid. En tournant la tête pour suivre son vol, je réalise qu’il transporte quelque chose entre ses serres.

Une dame à vélo s’arrête, et nous entamons une conversation. Elle me dit qu’elle adore venir ici pour observer les oiseaux, et qu’on y repère de nombreuses espèces en plus du balbuzard.

Ce soir, les couleurs du ciel sont spectaculaires. La femme et moi ne sommes pas pressées. Tout à coup, trois autres balbuzards volent au-dessus de nos têtes pour rejoindre leur nid. Je suis comblée. Assister à de tels événements dans la nature m’électrise toujours. Je ne m’en tanne pas.

Pendant mon trajet vers Kitchener le lendemain, je repense au balbuzard, à son cri, à l’ampleur de ses ailes. À la chance que j’ai. Je sors mon harmonica et je joue, à l’abri des regards; il n’y a personne ici pour me critiquer alors que je m’applique à trouver les bons airs.

J’avais prévu m’arrêter à Kitchener, précédemment connue sous le nom de Berlin, pour déguster un schnitzel et une bière froide dans un pub allemand. Manque de bol: c’est lundi aujourd’hui, et les restaurants sont fermés. Je continue donc à marcher jusqu’à Waterloo, où j’arrive en soirée pour rencontrer Sue et John, qui m’emmènent à leur chalet de Sunfish Lake. Et cette histoire se termine au moment où je m’installe confortablement dans un lit douillet.

Vous me trouverez sur le Sentier, à mettre un pied devant l’autre…

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