Le Deh Cho

Texte par Alex McEwen

L’eau était vivante. Voir ses gros bouillons et la sentir remuer puis rouler sous moi me donnait l’impression qu’elle était animée d’un esprit qui lui était propre. Naviguer sur des eaux aussi agitées, dans un coin qui m’était inconnu, exigeait toute mon attention; en plein le genre d’action et le niveau d’engagement dont je rêvais pendant mes heures de travail à mon bureau du centre-ville de Calgary.

J’avais choisi de partir en solo pour une quête à travers le Nord canadien, histoire de vivre une aventure exaltante. J’étais loin de me douter à quel point cette expérience serait vive, brute et parfois difficile.

Le 10 août, je me suis trouvé dans le hameau de Fort Providence, dans la région de South Slave, aux Territoires du Nord-Ouest. C’est à cet endroit que j’ai entrepris l’expédition qui allait me mener dans une région incroyablement vaste, peu peuplée et relativement vierge du Nord du Canada. Le Deh Cho – nom qui signifie «grande rivière» dans la langue athabaskane des Slavey et des Sahtus – représentait une route rapide idéale pour explorer les 1 500 kilomètres et plus de ce territoire. Plus largement connu sous le nom de fleuve Mackenzie, le Deh Cho est le plus long fleuve du Canada, et le deuxième plus long en Amérique du Nord après le Mississippi. Cet imposant cours d’eau allait guider mon kayak de mer de 2,13 mètres du flanc ouest du lac Great Slave jusqu’à l’Arctique canadien.

 

 

Les Territoires du Nord-Ouest m’ont fasciné pendant des années. Une étendue si immense et si peu développée de forêts, de montagnes, de lacs et de toundra, regorgeant de tant d’histoire! Pendant des siècles, le Nord a attiré les explorateurs du monde entier à la recherche d’aventures et, dans certains cas, de grandes fortunes aussi. La région représente l’une des frontières ultimes, et je voulais faire l’expérience d’une large bande transversale de celle-ci.

C’est l’expédition qu’a complétée Alexander Mackenzie, alors âgé de 25 ans, pour chercher un passage nord-ouest vers l’océan Pacifique au nom de la North West Company en 1789, qui m’a inspiré à partir pagayer dans cette région éloignée.

Ma préparation en vue d’un voyage solitaire de cette ampleur s’est faite sur plusieurs fronts : j’ai étudié des rapports de voyage, j’ai acheté de l’équipement de camping bien adapté aux déplacements sur l’eau, je me suis procuré des repas lyophilisés et, enfin, j’ai dû me trouver un kayak de mer. La nature de mon aventure exigeait que je transporte la majorité de mes vivres et de mon équipement sur la totalité du trajet en kayak, puisque je ne devais croiser que très peu d’endroits où j’allais pouvoir me réapprovisionner.

Mon itinéraire m’a mené à travers la forêt boréale, qui abrite des millions d’oiseaux migrateurs et constitue l’habitat naturel d’orignaux, de wapitis, de caribous, de bœufs musqués, d’ours, de loups, de renards et de carcajous, ainsi que de nombreux autres animaux que j’ai eu la chance de croiser sur mon chemin.

 

 

Les petites communautés que j’ai pu voir se comptaient sur les doigts d’une main, et la plupart d’entre elles avaient jadis été établies comme postes de traite dans les années 1800 par la North West Company et la Compagnie de la baie d’Hudson. J’ai vu les chaînes de montagnes Camsell et Mackenzie; le projet pétrolier Canol de la vallée du Mackenzie, où le développement de ressources a débuté au début des années 1900; puis les derniers villages avant la mer de Beaufort. Le décor changeait incroyablement à mesure que je pagayais sur le fleuve. J’ai campé dans les bois, dans les marais, dans des régions montagneuses, au pied des murs des canyons et dans la toundra.

Le 28 août, 18 jours après avoir entrepris mon voyage à Fort Providence, je suis arrivé à Inuvik, principal centre administratif des Territoires du Nord-Ouest. J’ai rapidement vidé mon kayak de mes bagages pour me trouver un hôtel où je pourrais prendre une douche chaude et trouver le confort d’un lit après avoir passé plus de deux semaines à dormir dans des environnements sauvages – agréable changement des conditions humides et froides auxquelles j’ai dû faire face dans le delta du Mackenzie dans les jours qui ont précédé mon arrivée à Inuvik!

 

 

Avec le recul, le temps que j’ai passé sur le Deh Cho a été absolument unique. Comme Canadiens, nous sommes si privilégiés de pouvoir explorer des étendues qui semblent sans limites dans chaque province et territoire. L’expérience que j’ai vécue en pagayant sur le Deh Cho présente fort probablement de nombreuses similarités avec ce qu’Alexander Mackenzie a pu vivre il y a 230 ans. À l’exception des bouées de navigation et des rares hameaux qui bordent le fleuve, la région est à peu près aussi sauvage et aussi peu peuplée qu’elle l’était à l’époque. On ne peut certainement pas en dire autant à propos de plusieurs régions du monde.

Les occasions d’aventures abondent dans le Nord canadien, et je compte bien y retourner pour m’immerger dans d’autres régions isolées et vierges de notre pays dans un avenir rapproché.

 

Un grand merci à MSS Ltd., à Hay River, qui m’a fourni mon kayak de mer et offert des services de logistique; à Canoe North Adventures, à Norman Wells, qui m’a reçu lors de mon passage dans la vallée du Mackenzie (et qui est la compagnie chef de file primée en voyages d’aventure dans les Territoires du Nord-Ouest); à Mackenzie River Coastguard; ainsi qu’à la ville d’Inuvik, qui m’a accueilli à bras ouverts..

 

Alex McEwen, de Calgary, est un professionnel de la finance et un aventurier passionné. En août 2019, il a débuté une incroyable expédition solo à la pagaie dans le cœur des Territoires du Nord-Ouest, de Fort Providence à Inuvik.

 

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