3 août 2018 – Journal de bord de Mel Vogel

Par Mel Vogel

Sue m’a déposée là où j’avais interrompu ma marche – sur Erb Street, à Waterloo –, l’endroit où j’avais entamé le sentier Laurel de 9 kilomètres qui m’avait menée à travers le campus universitaire et le long de la Laurel Creek Conservation Area, entre Waterloo et le territoire mennonite. Le sentier Laurel mène au village de Woolwich, une section du Sentier qui longe l’autoroute 85 et la rivière Conestogo en allant vers St. Jacobs. La chaleur de l’été et l’humidité croissante après les orages des derniers jours sont autant de défis qui se sont ajoutés à ma randonnée.

Apercevant la rivière, je mourais d’envie d’y plonger pour me rafraîchir. En sortant de St. Jacobs, j’ai trouvé l’endroit idéal pour déposer mon sac à dos et m’amuser dans l’eau. Le niveau de l’eau était si bas que je pouvais marcher loin dans la rivière. C’est en regardant les canards que l’idée de m’arrêter ici pour profiter de l’endroit et m’installer pour la nuit a fait son chemin. Je voulais prendre du temps pour lire, mais je me suis finalement trouvée à discuter avec des gens qui passaient par là, dont Tara. Nous étions si curieuses l’une de l’autre que les heures ont semblé passer en un instant. En fait, la conversation était si agréable que Tara est même retournée chez elle pour aller chercher de quoi faire un pique-nique, que nous avons mangé après le coucher du soleil. La lune, particulièrement brillante, reflétait sa lumière sur la surface de l’eau dans la noirceur des arbres et des buissons. Une éclaboussure soudaine nous a fait tourner la tête vers la droite, où nous avons aperçu un balbuzard s’envoler avec un poisson. Il est passé deux fois, peut-être pour parader avec sa proie; j’étais fascinée. Quel cadeau de dame Nature! Et comme pour en rajouter, deux hérons bleus se sont envolés en criant dans la nuit. Il y a tant de beauté à apprécier, simplement en s’installant en pleine nature et en s’y attardant un moment!

Quand Tara est partie, je me suis installée sous ma tente. J’ai très peu dormi cette nuit-là. Le bruit de l’autoroute adjacente me tenait éveillée. Je me suis levée avant que le soleil ne réchauffe ma tente, puis je suis allée à la rivière pour m’asperger le visage d’eau et mettre la nuit derrière moi. Après avoir déjeuné et tout remballé, je me suis rendue au village et à son musée local, où on trouve aussi un café. Un orage m’y a tenu prisonnière plus longtemps que je l’aurais souhaité. J’en ai profité pour écrire mon histoire.

J’ai quitté le café en début de soirée et continué à progresser vers Hawkesville, par la section Woolwich du Sentier. En sortant des bois, j’ai traversé la rivière Conestogo et poursuivi mon chemin sur une route de gravier où j’ai fait la connaissance de Will qui, en quittant une ferme des environs, a arrêté sa voiture à ma hauteur. En discutant de ce que je faisais et d’où j’allais, je lui ai parlé de ma curiosité à propos du mode de vie de la communauté mennonite. Il m’a proposé de me présenter ses amis mennonites, dont il venait justement de quitter la ferme.

J’avais tout un tas de questions pour Rob et son épouse, et le couple y a patiemment répondu en me faisant visiter la demeure. C’est ainsi que j’ai appris qu’il existait différents groupes de mennonites: les mennonites du vieil ordre, les mennonites de l’ancienne colonie, les mennonites conservateurs et les mennonites Markham, pour ne nommer que ceux-là. Certains parlent le «Pennsylvania Dutch»; d’autres, le bas allemand. La plupart portent de modestes vêtements traditionnels, alors que d’autres mènent une vie très moderne. Carriole ou voiture, téléphone cellulaire ou traditionnel, connexion Internet ou pas; tout dépend du groupe dont on se réclame.
J’ai réalisé à quel point j’en savais peu à leur sujet. À quel point j’avais tenu des choses pour acquises simplement parce que je ne m’étais jamais renseignée.

J’ai demandé à Bob pourquoi il préférait utiliser une carriole plutôt qu’une voiture: «Pour avoir un mode de vie plus relax.», a-t-il répondu. Toutefois, il a demandé à quelqu’un de le conduire en voiture lorsqu’il est allé visiter sa mère, qui demeure à plus de 65 kilomètres de chez lui. «C’est trop long en carriole, et ça fatiguerait les chevaux.», m’a-t-il expliqué.

Même s’il y a d’importantes différences entre les groupes mennonites, il semble qu’aucun d’eux n’utilise la télévision ou la radio pour se distraire.

Avant de quitter la ferme, j’ai eu droit à une visite de la maison et de sa cave, remplie de bocaux de nourriture provenant de la ferme. Miam!

Après de chaleureux adieux, je suis retournée sur la route de gravier, en faisant d’abord un arrêt au kiosque de légumes en face de la maison pour y acheter un concombre à 25 sous que j’ai mangé en marchant.

Le soleil se couchait, et ses rayons balayaient les champs de maïs et de pommes de terre d’une lumière chaude. J’entendais le martèlement des sabots des chevaux qui tiraient une carriole noire conduite par une femme.

Le chemin de gravier a fait place à une route asphaltée. Je me suis arrêtée à un cimetière criblé de rangées de monuments funéraires blancs. J’ai lu des noms: Kramer, Brubacher, Weber – tous des noms d’origine allemande, sur des pierres faisant toutes face au soleil couchant. Pas de stationnement adjacent ici, non; plutôt de courts poteaux reliés par des chaînes pour y attacher les chevaux. Le soir tombait et, quelques mètres plus loin, à une école mennonite, j’ai fait la connaissance de John, qui venait de finir d’y tondre la pelouse. John est de l’ancienne colonie et parle le bas allemand, dont il m’a donné un aperçu; il est originaire du Mexique et s’est installé dans la région il y a 8 ans. Il conduit une camionnette et utilise un téléphone cellulaire, mais n’a pas de connexion Internet.
Il faisait de plus en plus noir à mesure que j’avançais vers Hawkesville en longeant Grand River. Je me suis dirigée vers le centre communautaire, où j’espérais trouver un endroit pour passer la nuit. La lune étant pleine, je n’avais même pas besoin de ma lampe frontale. Il n’y avait à peu près pas de voitures; la route s’étendait en silence devant moi, flanquée de champs des deux côtés. La dernière carriole que j’ai vue de la soirée transportait trois jeunes hommes portant chacun un chapeau de paille. Je n’ai pas su résister à l’envie de tourner la tête pour les observer après avoir croisé leur carriole. La pleine lune éclairait brillamment la rivière. C’était l’heure magique. Une brume flottait sur l’herbe près de l’eau. Le mot qui me vient en tête est le préféré de Tara: éthéré.

Il était 22 h quand je suis arrivée à Hawkesville. J’ai aperçu deux jeunes hommes marchant sur la pelouse du centre communautaire. J’aurais préféré me soustraire au regard des passants, et particulièrement à celui des hommes. Mais puisqu’ils m’avaient vue de toute façon, j’ai décidé de les approcher pour savoir ce qu’ils faisaient là à une heure si tardive. Ils – Keith et Wes – discutaient en buvant de l’eau embouteillée. Ils étaient super gentils et m’ont assurée que je pouvais planter ma tente ici pour la nuit sans problème: «Les gens du village sont sympathiques», ont-ils ajouté. Nous nous sommes assis et avons discuté pendant que je mangeais mon repas du soir. Avant de partir, ils m’ont demandé s’ils pouvaient prier pour moi. J’ai été surprise par l’offre, probablement parce qu’elle venait de deux jeunes hommes. J’ai accepté puis, l’un après l’autre, ils ont récité une prière en me souhaitant un voyage sécuritaire et une nuit reposante. Ça m’a touchée. La nuit fut tranquille et paisible, mais malgré tout, je n’ai pas réussi à dormir suffisamment.

Le lendemain matin, je me suis rendue à une pâtisserie mennonite pour prendre un café et de délicieuses pâtisseries pour déjeuner. Avant de quitter le village en direction d’Elmira, je me suis arrêtée à un autre kiosque de légumes où l’on vendait des pêches, des oignons, de l’ail, des betteraves et des pommes de terre. Une dame âgée est sortie de la maison, et nous avons discuté un peu. Je lui ai acheté une douzaine de pêches pour 1 $, ainsi que deux têtes d’ail fraîches, sans herbicides ni pesticides, directement de son jardin. De retour sur la route de gravier, j’ai sorti l’ail. J’en ai épluché une gousse pour la manger avec du pain. Elle était croquante comme une pomme, et son goût épicé m’a fait monter l’eau aux yeux; il y avait bien longtemps que j’avais mangé de l’ail aussi frais. Puis, une fois de plus, la route de gravier a fait place à de l’asphalte. J’ai fait un autre arrêt, cette fois pour un immense cornet de crème glacée au magasin général Wallenstein, géré par des femmes mennonites. Une autre conversation a commencé – une conversation dans laquelle j’étais celle qui posait le plus de questions. Avant de partir, j’ai laissé un mot dans le grand livre des visiteurs de la boutique.

Avant de me trouver sur le sentier Kissing Bridge Trailway, j’ai croisé un petit wagon sur le côté de la route. Sur la glacière, on pouvait lire les mots «Fresh Buttertarts». J’ai décidé de les ignorer, puisqu’il me restait encore des pâtisseries d’Hawkesville, mais ça m’a fait sourire. La bonté mennonite… j’adore!

J’ai dépassé Elmira et installé ma tente au camping familial de West Montrose, avec une vue sur le Kissing Bridge [NDLR: en français, «le pont des Baisers»], le dernier pont couvert en Ontario. Je me suis assise là, au bord de la rivière, à lire, à boire un thé et à écrire mon histoire.

Vous me trouverez sur le Sentier, à mettre un pied devant l’autre…

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